Édito saison 17/18

par Mathieu Bauer

Tout est Dada !

Tel était l’un des mots d’ordre du mouvement Dada, apparu il y a maintenant plus de 100 ans dans un cabaret zurichois, qui répondait au nom de Voltaire !

Un mot d’ordre lancé à la face d’un monde—qui se déchirait alors dans les tranchées—par des artistes refusant toute contrainte idéologique, morale ou artistique. Ils prônaient au contraire les vertus de la spontanéité, d’une certaine bonté et de la joie de vivre, et souhaitaient faire éclater les formes traditionnelles de l’art en pratiquant une « déconstruction jubilatoire » susceptible de faire émerger de nouvelles formes. Malgré la gravité de l’époque, ces artistes revendiquaient la capacité de l’homme à réenchanter le monde pour peu qu’il l’habite de son imaginaire, de ses convictions, et nous rappelaient « qu’il y a, au-delà de la guerre et des patries, des hommes et des femmes indépendants qui vivent d’autres idéals » (Hugo Ball).

Il nous revient, je crois, de continuer à porter cet idéal qui nous range définitivement du côté de la vie !

 

C’est particulièrement vrai en ces temps troubles où, de par le monde, des voix décomplexées, porteuses d’un langage violent et simpliste attisent les peurs et érigent les frontières en ultimes remparts contre un péril fantasmé. Face à cela, les artistes et les lieux qui les accueillent doivent proposer d’autres voix pour abattre ces frontières, les dépasser, les déplacer afin d’en explorer, au contraire, la porosité.

Il est urgent de déconstruire les discours réducteurs et d’élargir le champ de nos perspectives en se laissant pénétrer—comme nous le souffle le dadaïsme—par « l’idéal », l’imaginaire et la poésie que portent des artistes préoccupés par leur époque. C’est ce que nous voulons partager avec les spectateurs—toujours plus nombreux— qui viennent au Nouveau théâtre de Montreuil.

 

L’ensemble de la saison est traversé par cet esprit Dada, avec des spectacles qui explorent cette « déconstruction jubilatoire » à la qualité explosive, proche parfois d’un délicieux chaos. Des œuvres qui bien souvent nous livrent des mondes en pièces détachées, éclatées, dans lesquelles le spectateur est invité à circuler, à se faufiler, pour les remonter et en redessiner les contours à sa guise.

Des propositions qui, encore une fois, se jouent des genres et des disciplines et osent (em)mêler leurs langages respectifs. Dès lors, le théâtre peut regarder du côté de la musique, qui elle-même s’aventure du côté de la danse, dont certains gestes se confondent avec ceux du cirque, qui lui-même flirte avec la performance, qui lorgne du côté des arts plastiques, voire de l’installation.

Au passage, ils auront bousculé le rapport entre le récit et l’Histoire, la fiction et le documentaire, l’expérience et la connaissance, le parler et le chanter, l’identité et les identités, le brouhaha du monde et la musique.

 

Cette saison qui s’ouvre nous consacrera aussi, à bien des égards, en spectateurs-créateurs, à l’image de la proposition qui viendra la conclure. Elle nous invite à reconstruire, à l’aide de scotch et de bouts de ficelle, des objets préalablement détruits ou démontés par d’autres spectateurs. Voit alors le jour une communauté d’objets rafistolés, certes un peu bancals et fragiles, mais totalement transfigurés, pétris d’une humanité et d’une poésie toute Dada. Ces objets réaffirment l’importance pour la communauté des hommes de transformer le quotidien, afin de fabriquer un monde jubilatoire fait de possibles et d’inventions.

Nous nous sentons alors, à l’instar des Dada, terriblement vivants quand, traversés par ces nouvelles représentations, elles soulèvent en nous des émotions qui nous transforment profondément et font de nous des hommes en joie tournés du côté de la vie !

 

Mathieu Bauer